L’INTELLIGENCE SYMPHONIQUE DE NOS MAINS

Dorian Chauvet, neurochirurgien l’Hôpital de la Fondation Rothschild de Paris, a toujours été fasciné par l’instrument humain qu’est la main. C’est son échange avec un luthier qui élargit sa vision du geste. Déterminé à explorer ce sujet, il part à la rencontre d’artisans, d’artistes renommés, mais aussi de tous les acteurs qui façonnent notre quotidien pour rassembler leurs témoignages éclectiques dans un livre « Histoires de nos mains – en 90 portraits étonnés ».

Avec le déferlement de l’IA, L’HIRONDELLE a souhaité rencontrer Dorian Chauvet afin de l’interroger et mieux comprendre le rôle capital de notre main, comme outil et vecteur de notre incarnation.

1. Petite histoire de la main

La construction de notre relation au monde passe par la main.

Si l’on remonte à l’histoire de nos origines, la verticalisation de l’homme a libéré deux fonctions : la main et la parole.

Toutes nos actions humaines sont régies par la main et nous incarnent, depuis la naissance à la vieillesse.

À la différence du singe, la main humaine dispose d’un pouce particulièrement mobile d’une grande précision qui a la capacité de venir toucher chacun des autres doigts. Cette opposition permet de saisir une aiguille, un pinceau, un fil ou un stylo avec une grande précision.

La force et la précision peuvent aussi agir simultanément : la main peut passer d’une prise très puissante — tenir un marteau, écraser— à un geste extrêmement délicat — caresser, modeler, écrire, dessiner…

Tout cela a conduit l’homme à fabriquer des outils avec lesquels la main devient une extension de son intelligence pour transformer une idée en réalité matérielle.

Mais n’oublions pas que la main est aussi un organe de relation sociale pour saluer, soigner…

Bref, la main humaine est à la fois outil, instrument de création et vecteur de relation : « la main est l’instrument des instruments » disait Aristote.

À l’ère de l’IA qui peut produire une image, un texte ou une idée, la main humaine, elle, engage le corps dans la matière. Elle apporte le geste, la pression, la résistance, l’imperfection, le toucher, donc une forme d’incarnation.

2. La beauté du geste

« Dis-moi l’usage de tes mains, et je te dirai qui tu es ». Le geste de la main prudent, agile, maladroit, précis, nerveux, impatient véhicule ce que nous sommes. Le binôme indissociable cerveau+main façonne la nature du geste qui peut être tout à la fois efficace et se parer de beauté.

De multiples dimensions définissent la beauté du geste : la précision qui le rend juste, la puissance qui lui donne sa force, la complexité qui révèle sa maîtrise, l’imperfection qui le rend plus humain,  la sensorialitéqui fait naître le langage de l’émotion.

Alain Passard, par exemple, m’expliquait qu’au début de sa carrière, il avait besoin d’une vingtaine de gestes pour réaliser un plat signature. Aujourd’hui, il en compte cinq. La beauté de son geste réside pour lui dans sa capacité à accéder à l’essentiel.

Autre exemple : l’archetier me racontait comment « sa main faisait des choses dans son dos : elle décide seule de la qualité d’un bois, elle lui dit que le feu est trop fort, elle valide une harmonie de la forme, une esthétique, une efficience. Les mains ont leurs propres idées du beau ».

La beauté réside certes dans le résultat final à regarder, contempler. Mais aussi dans la manière singulière d’habiter le geste. C’est là qu’intervient toute la sensibilité de chacun avec son tempérament, sa personnalité qui engendrera la singularité du geste.

3. Le savoir-faire de la main

L’acquisition d’une expertise manuelle passe par l’accumulation de connaissances, la répétition du geste jusqu’à ce que celui-ci devienne juste et parfait. La main mémorise tout et sait. Même avec l’expérience des années,  l’artisan, toujours en quête de perfection, apprend encore des détails subtils, sent et palpe la matière toujours d’une manière renouvelée . Ce n’est jamais fini.

Dans l’apprentissage, la transmission est fondamentale : de main en main, les gestes se transmettent, se réinventent et s’érigent en « passeurs » d’un savoir et d’une sensibilité.

Avec humilité, ces hommes et ces femmes déploient un savoir-faire d’exception mais peuvent paradoxalement faire illusion :  leur geste a l’air simple et évident, alors que se cachent derrière une complexité, un défi technique inouïs.

C’est le cas du prestidigitateur qui m’a fasciné : un magicien de la main par la précision, la maîtrise et la beauté de sa gestuelle pour transformer le geste en illusion.

Parfois, leur quotidien est soudainement traversé par des instants de « grâce » où le geste se déploie avec évidence et harmonie. Tout est fluide. L’artisan-artiste est porté par quelque chose qui le dépasse.

J’aimerais terminer par une citation de St François d’Assise que j’applique à tous les métiers qui placent le geste de la main mettant au cœur de leur savoir-faire :

« Celui qui travaille avec ses mains est un ouvrier,

Celui qui travaille avec ses mains et sa tête est un artisan, 

Celui qui travaille avec ses mains, sa tête et son cœur est un artiste.  »

 

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