« En cette période de papiers découpés, la sensation du vol qui se dégage en moi m’aide à mieux ajuster ma main quand elle conduit le trajet de mes ciseaux ». Henri Matisse
Et si nous ouvrions la fenêtre de la rentrée sur l’univers sensoriel de la période enchanteresse des papiers découpés de Henri Matisse ?
Cet épisode est en effet juste incroyable ! La maladie de l’artiste décuple paradoxalement son envie de créer. Il doit créer autrement et découvre le plaisir du papier gouaché découpé qui met en résonance ses expériences artistiques, ses souvenirs et son tempérament.
Ses grands ciseaux de tisserand avancent librement dans la couleur et font advenir des formes gratuites sans explications : algues, fleurs, spirales, acrobates. Son atelier devient un véritable jardin où se diffuse l’énergie créatrice et la vitalité retrouvée d’un homme.
C’est l’éclosion d’une peinture où la vibration chromatique, le vagabondage musical, la réminiscence des parfums, les saveurs d’ici et de là-bas se côtoient librement dans un splendide bouquet pictural.
Ses rouge, orange, bleu, jaune, vert, noir illuminent sa création, la réveillent et la transforment. Son contact intime avec le papier se déploie dans un geste spontané, assuré et fluide. Ses mains manipulent la matière comme s’il s’agissait d’un objet. Il joue avec les formes jusqu’à confondre la ligne, la figure et le fond pour les superposer, les associer…
Comme Bosch qui disait que «la forêt a des oreilles », Matisse invente des motifs picturaux pour faire surgir l’énergie du jazz, la voix syncopée, avec son rythme et sa spontanéité.
Ses réalisations exhalent des senteurs parfumées. Non pas une odeur réelle, mais une suggestion si précise qu’elle engage le corps entier. Voir devient respirer — et respirer, entrer dans la couleur. Ainsi, à mesure que l’œil glisse sur les aplats saturés, une respiration imaginaire s’ouvre — comme si chaque forme découpée libérait un sillage.
Les bleus profonds, si emblématiques portent un parfum de nuit claire. On y sent une fraîcheur marine, presque iodée, mêlée à une douceur minérale. Ce sont des odeurs lentes, enveloppantes, d’une peau après la mer. Un bleu qui respire, comme une brise.
Les papiers découpés de Matisse inventent une synesthésie joyeuse et féconde. Sa force ? Déclencher en nous un basculement — un véritable avènement : le passage d’un état à un autre. Cela s’appelle l’émotion. Chaque fois qu’elle nous traverse et nous touche en profondeur, elle nous vivifie toujours davantage et nous ouvre à l’attention aux choses et aux êtres, à une autre temporalité, bref à la vraie vie, nue, dans sa présente fraîcheur instantanée, sans calcul et sans frontières.
Et si c’était cela habiter réellement le monde?
