La quête d’immersion aujourd’hui (QR Code, podcast au-delà du livre…) ne pourrait-elle pas aussi être prolongée par les techniques d’édition artisanale japonaise pour vivre l’expérience de la lecture comme un art total ?
I. L’édition japonaise : la tradition artisanale de l’objet
L’édition japonaise influence notre approche esthétique et philosophique du livre, qui entremêle beaux-arts et arts décoratifs.
Philosophiquement, c’est l’importance du vide, du blanc, à l’origine de l’usage expressif du blanc, nos mises en page aérées et de la sobriété typographique. Cette sensibilité dialogue avec l’esthétique japonaise du wabi-sabi et du minimalisme.
Esthétiquement, l’édition japonaise propose une articulation image/texte différente. Au Japon, texte et peinture dialoguent étroitement depuis ses débuts, à telle enseigne que l’écrivain peut aussi être illustrateur et composer le récit et les images. À côté des livres illustrés, il existe aussi une tradition de narration en mots et en images : les emaki qui sont des rouleaux illustrés à développement horizontal, avec d’un côté les estampes et de l’autre le récit.
Le livre propose ainsi un rythme visuel. Il pose les principes d’une narration fragmentaire, avec notamment les monologues et dialogues ajoutés au-dessus et à côté des personnages, comme des « bulles » qui préfigurent les mangas.
C’est également l’importance du papier et du geste : la matérialité du support participe du sens.
Les papiers japonais (washi), les techniques singulières de reliure et la mise en page travaillés dans un esprit artisanal s’inscrivent dans la lecture occidentale aujourd’hui.
Ces papiers et formats inspirent des créations éditoriales originales : papiers de créations, fac simile, inclusion d’un mini livret au sein du support, page à déplier, livre édité à la façon d’un emaki, lecture de droite à gauche à laquelle les lecteurs assidus de manga sont déjà habitués.
Les techniques utilisées pour l’estampe traditionnelle jouent leur rôle dans souligner certains aspects du récit : la dorure pour ajouter brillance sur un détail, embossage ou gauffrage pour donner du relief apportant une dimension tactile, la couleur des encres…
La reliure japonaise, avec son riche passé et ses techniques variées, reste un témoignage vivant de l’artisanat japonais. Elle allie la fonctionnalité à une esthétique raffinée.
II. L’Art nouveau : l’assimilation du japonisme comme expérience d’art total
L’ouverture du Japon à l’Occident à partir de l’ère de Meiji entraîne une circulation massive d’estampes, de livres illustrés et d’objets d’art vers l’Europe. Ce phénomène nourrit le japonisme qui influence en profondeur les arts décoratifs, l’illustration et l’édition en France, Angleterre et en Autriche à la fin du XIXè et début du XXè siècle. Le livre est désormais pensé comme objet d’art total : une conception décorative et organique héritée de l’estampe japonaise.
La page du livre n’est plus seulement le support d’un récit, mais elle tend à devenir une composition visuelle, un espace mouvant que les ornementations Art Nouveau et les textes structurent comme une ligne de force. La mise en page devient spectacle, proche d’une conception cinétique du livre. L’illustration accompagne le texte plutôt que de le représenter.
Les publications Nabis (dont Ambroise Vollard fut l’un des grands éditeurs), La revue Blanche des frères Natanson, la publication Ver Sacrum viennnoise de la Sécession en témoignent : une nouvelle symbiose entre texte et image.
Les artistes, qu’ils soient poètes, illustrateurs, peintres (William Morris, Gustav Klimt, Pierre Bonnard, Maurice Denis) posent les jalons essentiels de l’art du livre en édition papier.
Le texte donne l’occasion d’être regardé, autant que touché et entendu.
Ces créations très avant-gardistes et originales sont très inspirantes. Elles renouvellent le parcours de lecture. La construction éditoriale démultiplie les entrés dans la lecture : détail de l’image, cabochon dans la page. La lecture n’est plus linéraire mais spatiale.
L’influence des techniques d’édition traditionnelle japonaise sur l’édition française, après avoir été formelle et décorative à l’époque de l’Art nouveau, est devenue structurelle et esthétique aujourd’hui (minimalisme, matérialité de l’objet, expérience sensorielle).
Ce dialogue entre Japon et France a transformé durablement la conception du livre : d’un objet reproductible à un objet d’art et d’expérience, où le vide, la matière et le rythme deviennent porteurs de sens.
Alors, n’oublions pas l’apport de l’histoire de l’édition !
Car même hybridé aux nouvelles technologies, l’objet-livre a de beaux jours devant lui.
