L’HIRONDELLE a rencontré l’écrivain et biographe Alain Vircondelet, auteur de nombreuses biographies et d’essais, consacrés à de grandes figures de la littérature et de l’art : Saint-Exupéry, Marguerite Duras, Arthur Rimbaud, Blaise Pascal, Séraphine de Senlis, Gustav Klimt, Chardin, Balthus, Dora Maar…
L’échange stimulant avec L’HIRONDELLE a permis de mettre en relief sa vision littéraire singulière, aux antipodes des écritures formatées ou réalistes…
1. L’irréel, matrice de la biographie
« Les faits ne m’intéressent que partiellement ». Le travail de l’écrivain se construit à partir de l’irréel, de ce qui n’est su ni dit. Depuis ma première publication, une Anthologie de la poésie fantastique française en 1972 jusqu’à mon dernier travail, consacré à Vivaldi à Vienne où il mourra, abandonné de tous (sortie en septembre 2026), je situe mon écriture derrière l’invisible du monde.
« J’écris quand je ne sais rien ». Si l’on prend l’exemple de « mon » Vivaldi, j’ignorais tout de la fin de sa vie, face au mutisme des archives… Seules l’écoute précise et intérieure de sa musique, la compréhension intime de sa solitude, de sa vie jalonnée de mensonges m’ont permis de franchir autre chose, d’ouvrir une autre fenêtre afin de rencontrer émotionnellement le compositeur.
Toutes mes biographies sont nourries ainsi par l’âme de ces êtres que je rencontre dans l’invisible.
« C’est un travail de résonances et de mise en regards ». Le croisement des arts, entre littérature, musique, peinture, me mène vers des connexions humaines, intellectuelles, artistiques et spirituelles inattendues qui m’offrent alors des espaces de découvertes illimités.
« Être toujours dans l’état de l’apparition », me disait Marguerite Duras. J’ai vécu ainsi avec Vivaldi pendant des mois. Quelque chose se passe alors : des secrets, des signes, agrégés en moi se révèlent et me dictent ce que je dois écrire. L’écriture surgit alors dans un état vibratoire.
C’est cet insaisissable que je cherche à capter et qui permet de révéler l’artiste dans la profondeur de son être.
Proust disait : « Lancez un caillou dans une mare. Ce qui est important, ce sont les cercles concentriques, pas le jet lui-même ».
2. Une approche inscrite dans une filiation littéraire
J’ai eu la chance d’être très proche de Marguerite Duras qui m’a transmis un enseignement inestimable. « Tout se passe ailleurs, disait-elle, les faits sont pour les notaires et les flics, mais pas pour nous ».
Les derniers surréalistes ont été également sur mon chemin avec les rencontres d’André-Pierre de Mandiargues, de sa femme Bona, amie de Leonora Carrington, de Leonor Fini, d’Henri Michaux et de Michel Leiris.
Je n’oublie pas Rimbaud qui arpente l’imaginaire avec son Bateau ivre qui charrie tout sur son passage, les mots, les sons, les images, pour proposer une autre vision du monde.
Ou encore Emily Dickinson qui a passé sa vie « à l’intérieur d’une clochette de muguet », comme le disait si joliment mon ami Christian Bobin, à l’écoute de l’infime, du minuscule, du passage muet et fragile de la vie.
3. La littérature et les Maisons de luxe : des affinités électives
« Ne pas rester devant une porte fermée, mais la traverser, pour aller dans un endroit inaugural » disait Marguerite Duras. À une période dominée par la tyrannie de la technologie, le souffle littéraire et l’aura des Maisons de luxe ne s’abreuvent-elles pas à la même source ?
Les Maisons de luxe réunissent des figures emblématiques qui jalonnent leur histoire : fondateur, directrice/directeur de création, directeur artistique…
À travers la Maison qu’ils représentent, ne sont-ils pas animés par la même vibration qu’un écrivain ? Offrir une parenthèse, une évasion, faites de résonances, de vibrations et d’émotions ? Inviter à s’immerger dans des « bulles irréelles » à l’abri de la réalité quotidienne ? Élever l’être et lui permettre d’accéder à la quintessence de son âme ?
La littérature, les arts en général et les Maisons de luxe n’ont-ils pas pour mission de préserver la conception poétique du monde et de nous y faire participer ?
« L’intelligence spirituelle » : À l’heure de l’IA, il me semble fondamental d’habiter et d’apprivoiser une autre forme d’intelligence : une intelligence qui côtoierait l’invisible pour habiter poétiquement le monde. A l’instar des écrivains, les Maisons de luxe ont ce privilège et doivent le sauvegarder. C’est dans le grand vivier des arts et de la poésie qu’elles puisent leur inspiration et nous offrent ainsi l’émerveillement et la grâce d’un moment. En ce sens, elles nous rendent à la beauté du monde qu’on pourrait croire perdue…
